25.10.2023

Une goutte de sueur perle sur mon cou en laissant une trace saline sur le relief d’une artère palpitante. Je me sens seul dans cet océan de dunes que le soleil s’obstine à laisser aride. Je commence à ployer sous tous les efforts que j’ai fournis et la fatigue qui s’est accumulée sur mes épaules et mon dos. Les traits de mon visage se creusent au fur et à mesure que je découvre l’envergure de la tâche à accomplir. Et comme ultime épreuve, face à moi, l’étendue d’un chemin qui n’en finit pas de rejoindre l’horizon. Je jette un coup d’œil en arrière et vois au loin, comme un mirage, l’oasis que j’ai quittée. Je sonde mes pensées afin de me remémorer l’initiative de mon départ dans l’inconnu.

Quelle raison obscure m’a fait sombrer dans cette folie ? Pourquoi avoir rejoint le désert alors que tout semblait verdoyant autour de moi ?

À ce moment-là, la tentation est grande de se laisser attirer par les traces de pas imprimées derrière moi. Mais soudain, comme en réponse à mes cogitations saboteuses, un vent salvateur s’ingénie à effacer la voie de l’abandon. Plus d’échappatoire, la seule issue est droit devant. Je laisse mon regard se perdre dans l’onde infinie et soupire de détresse. S’ensuit un vif éclair qui fouette ma conscience et je mesure toute l’importance des responsabilités que je dois assumer à présent. Mon esprit fragilisé et vulnérable se fait alors assaillir par l’émotion et le doute. 

Cette souffrance est-elle le tribut dont je dois m’acquitter pour effacer l’orgueil d’avoir souhaité une vie meilleure ?

 Inéluctablement, l’ombre de l’angoisse se distille en moi à petites doses létales et mon sang fait parcourir dans ma chair un frisson que la chaleur contenue dans les dunes n’arrive pas à défaire. Je me sens abandonné de tout et de tous et pourtant, je me souviens que sans la moindre hésitation, j’ai tout quitté pour répondre à cet appel venant des tréfonds de mon âme. 

Mes forces m’abandonnent, je sens mon corps peser lourdement sur ma charpente osseuse. Planté au milieu de nulle part, le désir de mourir ici m’envahit et je souhaite me laisser ensevelir par les milliards de grains de sable de cette immensité désertique. Ainsi, je disparaitrai pour toujours aux yeux du monde et j’irai rejoindre le grand Tout, déchargé des fardeaux meurtrissant ma chair et mon esprit.

Je ferme les yeux un instant, espérant que la lumière divine m’emporte loin des chaînes de mon existence. Mais en guise de réponse, je ne reçois que la sécheresse des grains de sable fouettant mon visage. Je sais qu’autour de moi, il n’y aucune promesse de repos et je sens la Terre aspirer le reste de mes forces. Même la voie fébrile qui, quelque part dans les méandres de mes connexions neuronales,  insufflait l’inspiration nécessaire à poursuivre cette quête insensée semble vouloir se soustraire à mon avancée. 

Alors, j’essaie un pas de plus mais une bourrasque de vent se fracasse sur moi et m’arrête net. Je me sens alors tel un pantin décharné et vidé de toute énergie ; je m’abandonne. Je sais que ce n’est plus mon désir de contrôle qui doit me faire avancer. J’inspire à plein poumon pour tenter de m’extirper de ce rêve tentaculaire et je regarde enfin ce paysage lunaire avec des yeux débarrassés de toute volonté dominatrice. D’une voix fébrile, je lâche quelques mots étouffés par mes sanglots.

Prends ce qu’il reste de moi, que l’on en finisse. Je T’en prie, abrège mes souffrances, je ne tiens plus.

J’observe ce paysage qui me montre l’étendue infinie de son pouvoir. Je reconnais que cette fois, l’épreuve a été la plus forte. Mes genoux ne me soutiennent plus ; ils flanchent brusquement et s’enlisent dans le matelas sablonneux. Sur mon visage, quelques larmes libératrices ruissellent et je souris nerveusement de devoir abandonner ce liquide précieux à cet espace desséché. 

L’instant suivant, le vent change d’expression et de direction. Au milieu de ses tourbillons espiègles, une main invisible relève ma tête. La lumière qui jusque-là aspirait toute vie en moi se met alors à dispenser douceur et bienveillance. Alors le calme revient en moi et je peux enfin entendre un murmure au plus profond de mon être.

Sais-tu réellement ce que tu cherches au milieu de cet enfer ? 

J’avoue ne plus connaître les raisons de mon âme. 

Eh bien, que vois-tu autour de toi ?

Je vois la souffrance et la désolation.

Plus tu avances et te dessèches dans ta volonté de contrôle et plus tu crées un paysage à ton image empli de domination et débarrassé de toute vie. Au départ, tu as suivi l’élan de ton cœur mais tu as décidé en chemin de ne plus écouter et tu as voulu tenir uniquement sur tes forces. Tu as compris qu’elles peuvent se faire effacer d’un revers de main face à l’épreuve. Fais une pause. Respire. Reconnecte-toi à ton âme, elle est de bon conseil. Ensuite, seulement, tu trouveras ton chemin.

Derrière mes paupières closes, mon regard plonge au centre de ma poitrine ; j’écoute. Les battements cardiaques rythment ma pause intérieure. J’observe mon souffle et je perçois les particules d’eau hydratant l’air que j’inspire. Je souviens alors que la vie est là, en moi et tout autour de moi. Même ici, en plein désert. J’ouvre mes yeux embrumés par l’émotion paisible et enveloppante d’un amour qui me semble plus grand que ce que je peux contenir en moi et je retrouve mon inspiration primitive, mon élan. 

Je ressens à nouveau le désir d’une vie à mon image m’envahir mais je ne veux plus la nourrir ni de fermeté ni de contrôle. C’est la vie elle-même qui me nourrit et je dois apprendre d’elle, dans l’accueil et l’acceptation.

Au loin, dans une brume ondoyante, le voile désertique se déchire au milieu des dunes sur un écrin verdoyant. Je souris, je comprends. Je peux à présent faire confiance. J’accepte que la route soit longue, riche d’enseignements, parfois douce mais autoritaire si besoin. Je me relève et fais un pas tout en essayant de ressentir ce qu’il se passe en moi. Mon cœur semble sourire ; alors je peux avancer sans crainte. Aujourd’hui, je veux me souvenir qu’il y a toujours une issue même au milieu du désert. Sinon, nous ne pourrions pas respirer.

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